8 janv. 2016

Il y a un an... Beni Abbès



Il est trois heures du matin.  
J'ai finis de nettoyer la maison.
J'allume un dernier feu dans la cour, je bois un nescafé et regarde la lune.

Dans quelques jours je serai de retour en France.
Je retrouverai le béton, les ronds points, les magasins, les lumières de l'hiver.
Il est quatre heure du matin et demain je serai loin des dunes.
Je me souviens mon arrivée, les barrages militaires, la recherche de logement, mon impatience, ma peur, les palpitations de mon cœur...
Je regarde de l'autre coté de la cour. 
Juste en face habite une grande famille. Ils sont pauvres, ils n'ont rien, squattent l'ancienne école et pourtant,ce sont eux qui, les premiers, nous offrent lkouskous.
Certains ne peuvent pas voyager ou étudier mais leur générosité est immense...

J'ai dans la tête de nouvelles musiques et dans tout le corps le silence,
le silence du désert, si vide et pourtant si plein. 
Une larme roule sur ma joue, j'ai le vertige, mon corps m'échappe.   
Suis je la même quand je chante dans le ksar que lorsque je chante sur scène?
Suis la même quand je porte un foulard que lorsque je me maquille, que je porte un jean et des talons ?
J'ai appris ici que mon ambition est inutile et que la sensation d’être un grain de sable balayé par le vent est une sentiment de liberté immense, une joie profonde qu'aucun succès ne saurait égaler.
J'ai compris que mon talent n'est rien s'il n'est pas au service d'un message qui me dépasse et qui me porte.

Bientôt les incantations à la prière remplacées par les coups sourds des cloches du village
l'immensité jaune deviendra l'immensité verte
la poussière sera rivière
les pistes de terre, des autoroutes
les chameaux auront disparus 
et l'avion percera le ciel.
Serai-je encore la même?

Il est quatre heure du matin 
l'accordéon est rangé dans la valise au milieu des vêtements qui le protègent.
Dans la soute ou sur le toit du car, à dos de mobylette ou sur un petit chariot, il est mon passeport, mon arme de résistance, mon moyen d'échanger au delà des mots et des différences, allié fidèle de ma voix.

Il est quatre heures et démi
la lune me regarde à moitié
mi charlie mi mahomet.
 
Le feu est éteint.
Une casserole, deux verres et un paquet riz sont cachés près d'une pierre à l'entrée de la maison. 
Les enfants viendront les chercher demain.
Demain...

....


Aujourd’hui, un an est passé.
Et tous les instants du désert se rappellent à moins.
Le cul sur un banc public je regarde passer les gens, accrochés à leur cabas, les yeux rivés sur l'écran de leurs téléphone, un casque sur les oreilles.
Dans mon pays il y a de la musique presque tout le temps, presque partout: dans la rue, les magasins, dans les bus ou les cafés.
Là bas avant de jouer, on attendait que la nuit soit tombée, on buvait du thé, vert et sucré, et doucement, très doucement, les notes, les sons, les uns après les autres, faisaient résonner les murs de sable du ksar
Jamais un ampli pas un micro, juste le son des cordes du oud du mandol ou du violon,
les sons des peaux des bendirs et des derbouk,
et puis les voix...

Un mois sans panneau publicitaire, sans alcool et sans kif, avec juste l'essentiel au bord des dunes, des sourires, des regards timides, du silence et de l'humilité, puissance du désert. 
 
Le vide extérieur fortifie la vie intérieure...

Un an est passé.
Les mélodies sont gravées dans mon cœur et dans mes doigts.
Je repense à mes amis de là bas, je pense aux femmes aux hommes et aux enfants qui m'ont accueillit, se moquant de mon mauvais accent arabe, se réjouissant de m'entendre chanter, m'apprenant la patience.
Je repense à l'Algérie, ce pays rien n'est facile, où la liberté d'expression est piétinée chaque jour, ou la pression militaire et terroriste est une tension palpable et où pourtant la générosité et l’accueil ne manque pas.

Un an est passé et je n'ai rien oublié.
Aujourd’hui la France est en état d'urgence. Au nom de la sécurité, les libertés sont restreintes. Un scénario qui pourrait bien devenir amer et que certains peuples connaissent trop bien. Ceux là même qui fuient leur pays, qui meurent en mer, qu'on parquent aux frontières, et pour qui, réclamer le droit d'asile, est le début d'un nouveau calvaire.

Je suis femme et je suis artiste.

Alors j’espère que cette année me donnera du courage pour trouver les mots qui expriment les valeurs qui me sont chères,
j’espère que je trouverai la force de continuer à exercer mon métier, avec cœur et avec rage, d'oser le vivre comme une sentinelle des libertés.

Puisse cette année à venir être remplie de tolérance, de solidarité et d'humilité.
Puisse cet état d'urgence réveiller en nous une autre urgence :  
celle de se battre pour vivre libre
libre de s'exprimer, libre de circuler, 
la hadjiz la houdou, 
sans barrière, sans frontières.